4 mariages et 1 enterrement

Je ne vous ai pas encore conté l’histoire de Jean Etchart, le « Patriarche » comme l’appelle ma cousine. Il est peut-être « mon » Jean mais je le partage de bon coeur avec nombre de ses descendants ! Alors voilà :

70 années d’une vie bien remplie s’achèvent en 1797 : 70 très exactement. Mon aïeul Jean Etchart n’a pas toujours fait les choses comme tout le monde, c’est peut-être pour cela que je lui voue une affection particulière. Pourtant, je ne le connais pas, si ce n’est à travers des informations factuelles délivrées par les documents administratifs dont les généalogistes passionnés se délectent : actes notariés, hypothèques, rôles d’impôts, cadastres et recensement n’en sont qu’un bref échantillon.

Que pensait-il, qu’aimait-il, s’émouvait-il facilement, riait-il beaucoup ? Travailleur acharné ou odieux personnage ? Je ne saurais jamais qui Jean était vraiment, je ne peux qu’imaginer et rêver.

Mais quand même, je me plais à le revêtir d’une certaine forme d’originalité. En témoignent déjà l’énorme quantité d’actes notariés le concernant : le notaire aurait mieux fait d’habiter chez Jean, ça aurait été plus simple. J’ai parcouru systématiquement la quasi totalité des minutes des notaires du coin de Saint-Palais et je n’ai jamais retrouvé une personne qui soit à l’origine d’autant d’actes ! D’ailleurs j’ai renoncé à les saisir tous dans mon logiciel : trop, c’est trop !

De là à dire que Jean Etchart est procédurier ….

Dans un Pays Basque où la règle coutumière était qu’un premier né « mâle ou femelle » devienne maître d’une maison en héritant du bien dans son ensemble et la transmette à son tour à son premier né, mon Jean avait plein de maisons ! Certes la maison pilier, reste la maison Etchart, celle qui a donné son nom à toute la lignée, jusqu’à aujourd’hui. Mais il n’avait pas que celle-là. J’ai rencontré d’autres ancêtres qui avaient deux, voire trois maisons mais cinq ou six non !

Il a commencé à en acheter dès son plus jeune âge. Il faut dire qu’il perd ses parents très tôt : Jean Aubinat, son père (oui il ne porte pas son nom : on est en Pays Basque !) décède en 1740 et Jeanne Vidart, maîtresse de la maison Etchart, sa mère, en 1744. Jean est enfant unique, il devient maître d’Etchart. Assisté de son tuteur, Pierre d’Arbouet, régent de Labets (l’instit du village) « à cause de sa minorité« , il commence par emprunter de l’argent, puis il se met à acheter. Des terres d’abord, puis des maisons, puis des terres avec des maisons et des maisons avec des terres. Il en revend certaines, il en échange d’autres, il les met en métayage, il donne celles qui restent à ses 5 enfants qu’il a eu avec Jeanne Bazin, la fille du métayer de la borde du château de Labets ; enfin château … une maison forte plutôt ! C’était sa femme, sa première femme. Ah parce que je ne vous l’ai pas encore dit mais il a eu plusieurs femmes mon Jean !

Avec Jeanne c’était du solide (là je suppute, le l’admets). Elle est la mère de ses enfants, s’occupe de tenir la maison Etchart jusqu’à la fin de sa vie. Quand elle décède ses enfants sont mariés et deviennent à leur tour maîtres et maîtresses de maison, rien d’inhabituel donc.

Mais Jean n’en reste pas là. Il fait une première tentative en matière de séduction, avec Marie Duclercq. Projet de remariage se forme. Las, l’affaire tourne court ! Marie est originaire d’Hastingues, ancienne bastide située dans les actuelles Landes. Comment est-elle arrivée à Labets ? Mystère ! Toujours est-il que par acte notarié (et oui encore !) en date du 2 juin 1786, elle « se départ pas ces presens de toutes actions quelconques qu’elle pourrait avoir droit d’intanter contre led [le dit] Etchart [présenté plus haut comme Jean maître ancien de la maison Etchart de Labets] soit en raison du mariage projeté entre eux qui a échoué, soit sur certains discours indesçants qu’elle prétend avoir été proférés sur son conte. » Jean renonce de son côté « de ne plus rechercher lad. Duclercq relativement à des discours injurieux quil prétend avoir été tenus sur sa délicatesse« . Oui, oui vous avez bien lu ! Les deux  consentent pour finir « que l’un et l’autre se marie à qui bon lui semblera » mettant fin et « étouffant » leurs différents ! Premier essai, premier raté.

De là à dire que Jean n’est pas très galant !

Pas galant peut-être mais têtu, ça oui ! Donc hop rebelote avec Dominique Plagues, native d’Ilharre, cadette de la maison Plagues. Cette fois ça marche et ils se marient en 1787 (un an après ses démêlés avec Marie Duclercq … autant ne pas traîner). Dominique est également veuve en première noce. Contrat de mariage est passé, où sont énumérés en détail les apports de chacun. Leur vie commune semble paisible. Ils tiennent ensemble un petit commerce. Jean continue à s’occuper de ses terres, de ses métayages et autres affermes. Il assiste ses enfants qui à leur tour se lancent timidement dans le passage d’actes notariés, bref il est omniprésent.

L’âge avançant, il décide avec Dominique de rédiger son testament. Prétexte à faire l’inventaire de ses biens mobiliers ; c’est avec une émotion certaine que j’ai  découvert les deux douzaines d’assiettes en faïence de Samadet, les chandeliers d’étain (ils ne sont pas très riches), les draps d’étoupe, de toile commune et de toile fine (pour les grands jours), les mouchoirs, les serviettes et … l’unique casserole de fer blanc …

Mais c’est Dominique qui part la première, elle décède en octobre 1795, laissant Jean veuf pour la seconde fois.

Mais, il a de la suite dans les idées et courtise Marie Astru, une jeunette de 55 ans, native de Luxe, village voisin de Labets. Il a 69 ans quand il lui passe la bague au doigt, un jour de février 1796. La Révolution est passée par là et ce n’est plus le curé mais son fils qui les marie : il sait écrire, très bien d’ailleurs et officie en tant qu’agent municipal.

3 mariages, 1 tentative ratée : ça faisait peut-être beaucoup et cet ultime mariage, en 1796, aura eu raison de la vitalité de mon Jean ! Il ne dura qu’une année, brutalement rompu par son décès.

Après son enterrement, Marie Astru continue de vivre à Labets mais pas dans la maison Etchart, celle de son époux défunt, non dans celle de Larregain que Jean avait léguée à son fils. Elle aurait pu se retrouver à la rue : la maison Etchart était propriété de son beau fils, Jean Etchart, fils aîné de Jean (ben oui, ils s’appellent tous Jean : c’est plus facile pour les différencier). Mais Jean (le fils, vous suivez pas, vous ! Je le vois d’ici), heureux propriétaire de la maison Larregain (et d’Etchart donc) s’oblige (par contrat passé devant notaire bien sûr) à lui donner logement « du côté du midi où il y a un salon avec cheminée, la chambre y attenante, l’écurie qui y est jointe, avec un petit chai et les greniers au-dessus » pour sa vie durant (point important, vous comprendrez après pourquoi -teasing-). Il lui versera une pension viagère dont une part en nature : du milloc, du froment, un jambon (pas de Bayonne, de Labets), des charettes de bois à brûler (la cheminée, rappelez-vous), du foin et … des cruches de vin. La fête quoi ! Bon en retour, elle lègue 300 francs à Jean son beau-fils mais auxquels il aura droit que quand elle sera morte.

Ce qui ne tarde pas.

On la retrouve noyée dans la fontaine du village, un froid soir d’hiver 1810. Quelle idée bizarre aussi d’aller à la fontaine, un soir de janvier, alors que les journées sont si courtes et que la nuit tombe vite ?

Mon enquête s’arrête là : toutes les hypothèses sont admises, surtout les plus farfelues, je les étudierais avec soin. Puis je réouvrirai l’enquête, auprès du juge du tribunal d’instance de Saint-Palais de l’époque, en me plongeant, à nouveau avec délice, dans une montagne d’actes, cette fois au XIXème, mon siècle préféré !


Sources

BMS, Labets-Biscay, 1727-1791, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 5 MI 294

Etat civil, Labets-Biscay, 1792-1891, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 5 MI 294

Minutes notariales, notaire Bidegain, 1721-1752, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, III E 1134-1139

Minutes notariales, notaire Lacroix, 1758-1800, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, III E 2285-2329

Cadastre, matrices, plan, Labets-Biscay, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 3 P 2-4

Rôles de taille, capitation et vingtième, Administrations provinciales, Etats de Navarre, 1750-1759, Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, C 1610

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5 réflexions sur “4 mariages et 1 enterrement

    1. C’est ça qui est drôle en généalogie : se creuser les méninges pour comprendre qui est le bon Jean, râler et pester parce qu’on s’est trompée, recommencer en recoupant les infos, en relisant les actes, en travaillant les lignes de vie … Que des émotions ! Du boulot certes mais quelle satisfaction quand on trouve !

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